Le questionnaire
Article mis en ligne le 16 janvier 2019
dernière modification le 17 janvier 2019

par Team

— Bonjour Sara.
— Bonjour monsieur.
— Entrez, asseyez-vous. Mettez-vous à l’aise, je vous en prie.
— Merci de me recevoir.
— Merci de vous être déplacée. Voyez-vous, votre profil a
vraiment retenu mon attention. Vous avez été formée ici
même, au bon air marin. Déjà, c’est un gage de qualité,
n’est-ce pas ? Trois années d’expérience assez solides après
cela, et vous avez voyagé. Un peu partout en France, et
puis l’Asie et l’Amérique du Sud. C’est vraiment bien ça, les
voyages forment la jeunesse ! Célibataire, sans enfant. Parfait.
Et deuxième dan de karaté. Ce n’est pas si fréquent à votre
âge, n’est-ce pas ?
— J’ai commencé jeune, à sept ans. J’avais de bonnes
dispositions, souplesse, explosivité, spontanéité. J’ai fait un
peu de compétition, mais surtout c’est une hygiène de vie.
— Vous pratiquez encore n’est-ce pas ?
— Oui, bien sûr. Mais vous cherchez un videur en fait ?
Sara était vraiment spontanée. Elle savait que pour
un entretien d’embauche il était conseillé de garder une
certaine réserve, mais dès qu’elle sentait une ouverture, elle
ne pouvait s’empêcher de s’engouffrer.
— De la répartie, parfait. Pas trop tout de même, attention,
le client est roi ! Vous avez pratiqué aussi les armes blanches,
peut-être ? kendo ? aïkido ?
— Un peu. Le nunchaku.
— Vous n’êtes pas banale. Nous cherchons quelqu’un de pas
banal. De votre côté qu’est ce qui vous conduit à postuler
chez nous ?
— Votre soupe de poisson ! C’était aussi la spécialité de ma
mère, on peut dire que je suis tombée dedans quand j’étais
petite.
Elle sourit.
— Vous n’êtes vraiment pas banale. Voyez-vous ce qui a
particulièrement retenu mon attention, ce sont les résultats
que vous avez obtenus au cours du test auquel vous avez eu
la gentillesse de bien vouloir vous soumettre lors de votre
précédent entretien.
— C’était en effet un test un peu étonnant, parfois. Le
questionnaire était bizarre quand même, non ? Et encore,
vous n’avez pas eu mon prof de math en troisième. Je veux
dire, en termes de questions étranges, il s’y connaissait. Je
veux dire, les questions, certaines étaient un peu spéciales.
C’est rare pour un emploi de serveuse de passer plusieurs
entretiens, avec des tests approfondis comme ça. Enfin,
d’habitude, c’est plus direct, on fait surtout un essai. Après,
moi, ça ne me gêne pas, j’ai rien à cacher, je suis comme je
suis !
Sara était sincère. Elle était comme elle était, elle
trouvait trop fatigant de paraître autre chose. Et puis, ce
qu’elle était lui plaisait. Il y avait tellement de gens mal dans
leur peau, le mal de ce début de siècle. Mais elle, ça allait,
bien. Et ça se voyait. Joseph Herman le voyait. Et cela lui
plaisait.
— Je sais que ce n’est pas tout à fait habituel. Mais voyez-
vous, je cherche ce qu’il y a de mieux pour mon restaurant.
Et il y a certains aspects du travail qui ne sont pas tout à
fait habituels. Mais les résultats de votre test montrent, entre
autres qualités, que vous appréciez ce qui est original, et que
vous aimez être surprise, n’est-ce pas ?
— Oui, plutôt.
— Et que l’on peut vous faire confiance également.
— Je crois.
— Il faudrait être sûre. Est-ce que je pourrai vraiment vous
faire confiance, madame Elfaoui ?
— Oui.
— J’ai encore deux autres tests à vous faire passer, si vous êtes
d’accord. Le premier est théorique, une sorte de jeu de rôle,
il ressemble un peu à celui que vous avez déjà passé, enfin il
vous surprendra peut-être encore plus, vous verrez. Si vous
réussissez celui-ci, le second sera plus. . . pratique.
— Oui, oui, je suis toujours intéressée. Allez, testez-moi !
Sara avait son air enjoué, celui qu’elle avait presque
tout le temps. Un inébranlable sourire trônait sur son visage.
À vingt-quatre ans elle semblait encore une enfant. Ses
traits fins ne trahissaient pas encore la légère inquiétude qui
était la sienne devant le peu ordinaire recrutement auquel
elle participait. Surtout, peut-être devant l’étrange monsieur
Herman, du restaurant Herman, des soupes Herman, un
notable local, presque régional. Sara voulait le job, elle aimait
bien ce coin, malgré le climat, elle s’était attachée à l’air de
la mer, aux oiseaux. Et puis sa famille était proche, elle avait
besoin de poser un peu ses valises, de passer du temps avec
sa petite sœur, et avec son père aussi.
— Bien, Sara. Allons-y. Avec votre accord je vais vous filmer.
À usage strictement interne, je vous rassure. Tenez, voici un
engagement de non divulgation de notre part. Notez bien,
aucune copie, et destruction de nos archives dans la semaine,
que vous soyez embauchée ou non. Voilà, lisez bien. De votre
côté, il faut nous signer cet accord de confidentialité. Vous
n’aurez pas le droit de parler de ce nouveau test, à personne.
Un peu comme une recette secrète, pour qu’elle garde sa
saveur, il faut parfois un peu de secret, vous comprenez ?
Sara hocha la tête en prenant les deux feuilles que
lui tendait Joseph Herman, déjà préalablement signées de
sa main. Sur le bureau, un stylo Mont Blanc l’attendait
visiblement, elle n’osait pas le prendre, alors elle sortit celui
qu’elle avait apporté. En dehors du stylo, il y avait sur
le bureau – une sorte de table en acier peint – un petit
ordinateur portable et une sorte d’enceinte. Celle-ci était
haute d’une quinzaine de centimètres, totalement noire en
dehors du logo d’Amazon qu’elle exhibait sur sa base. Ça
avait un nom de fille, elle ne se souvenait plus lequel. Elle
n’en avait jamais utilisé elle-même, mais on commençait à en
parler et elle en avait même déjà vu une lors de son dernier
passage aux États-Unis. Elle avait trouvé cela un peu étrange,
les gens lui parlaient comme à un être humain. Il y avait aussi
un trépied et une grosse caméra, comme celles qui servaient à
tourner les films de cinéma. Cela lui parut incongru alors que
l’on faisait de très belles vidéos avec un simple téléphone. Il
n’y avait aucun fil, ni pour alimenter les appareils, ni pour
les relier entre eux. Tout était épuré, presque froid. Joseph
Herman se mit à régler la caméra, dans sa direction. Quand il
eut fini, il s’installa derrière l’écran de l’ordinateur et il tapa
sur le clavier. Sara ne pouvait pas voir l’écran d’où elle était.
Joseph Herman semblait à présent attendre un signal. Sara
ne bougeait pas.
— Voilà, c’est prêt. Sara, voici la première question, vous êtes
prête également ? Je vous la lis, c’est géré par l’ordinateur :
seriez-vous prête à sauver d’une mort certaine un enfant que
vous ne connaissez pas pour une somme de cinquante mille
euros, en faisant un emprunt à la banque sur vingt ans par
exemple ?
Comme Sara Elfaoui restait silencieuse, Joseph Herman
lui demanda s’il devait relire la question.
— Non. Merci. Mais. . . Enfin, vous voulez dire, comme un
enfant qui meurt de faim, en Afrique ?
— Si vous voulez, par exemple. Ou un kidnapping. Je
suppose, je me contente de lire les questions et d’enregistrer
vos réponses dans l’ordinateur.
— Je ne le connais pas, cet enfant ? C’est une question bizarre.
— C’est une question simple, Sara, le banquier vous a
accordé le prêt, vous avez un chèque de cinquante mille
euros, disons une valise de billets plutôt, vous pouvez la
remettre à des ravisseurs, en échange ils libèrent l’enfant.
Sinon ils le tuent. Mais il faudra rembourser le prêt, Sara, si
vous payez.
— Il n’a pas de parent ?
— Je n’en sais rien. Vous n’en savez rien. C’est vous que les
ravisseurs ont contactée, c’est à vous de prendre la décision.
Répondez Sara, ce n’est qu’un simple test, prenez-le comme
un jeu !
— Je suppose que j’accepterais, si j’avais déjà le chèque. Ou
la valise.
— Vous rembourserez donc, tous les mois, peut-être cinq
cents euros avec les intérêts, pendant vingt ans.
— J’essaierai.
— Bon, je saisis la réponse oui, donc. Seconde question, elle
ressemble un peu, je vous préviens : seriez-vous prête à
sauver d’une mort certaine un adulte que vous ne connaissez
pas, pour une somme de cinquante mille euros toujours.
Il ne s’agit plus d’un enfant, mais d’un adulte, un homme
de quarante ans disons, que vous ne connaissez pas, un
étranger, un Espagnol. Vous ne connaissez pas d’Espagnol ?
— Non.
— Alors, est-ce que vous payez dans ce cas ?
— Je ne sais pas.
— Vous le laissez mourir alors ? Tant pis ?
— C’est bizarre, vraiment.
— Non, c’est une question simple Sara. Alors ?
— Je ne sais pas.
— Plutôt non, alors ?
— Je ne crois pas, non.
— Je mets non. Même question, de nouveau, je ne la relis pas
en entier, mais les ravisseurs ne réclament plus que vingt-
cinq mille euros, c’est plus raisonnable déjà, c’est une voiture,
et vous devez imaginer que des amis sont d’accord pour vous
prêter la somme.
— Mais, si je ne le connais pas. . .
— Non toujours, donc ? Vous pouvez indiquer à partir de
quelle somme vous trouveriez cela raisonnable. Une idée ?
— Je ne sais pas.
— Vous souhaitez interrompre le test, Sara, tant pis ?
Pourtant ce sont de simples questions sans conséquence,
vous comprenez, c’est seulement pour nous aider à établir
un profil.
— Il y a encore beaucoup de questions ?
— Oui, je crois que c’est assez long, mais vous savez, je ne
fais que lire les questions, c’est l’ordinateur qui décide, alors,
j’imagine que cela dépend. De vos réponses.
— Je vais essayer de répondre. Disons, dix mille euros ?
— D’accord, je l’entre dans la machine. Comment fait-
on des chiffres avec ce clavier ? Ah, voilà. Ce n’est pas
beaucoup dix mille euros pour la vie d’un homme. Nouvelle
question : accepteriez-vous d’avoir une relation sexuelle avec
un inconnu pour sauver la vie d’un homme, également
inconnu, disons le même homme toujours, il est coriace
finalement ! Évidemment, pas forcément quelqu’un avec qui
vous auriez envie a priori. Pour la relation sexuelle.
— C’est écrit ?
— Non j’extrapole un peu, mais cela paraît évident, vu le sens
de la question.
— Comme une pute quoi ? Une prostituée.
— J’imagine que l’on peut faire le parallèle, mais la cause est
noble puisqu’il s’agit de sauver une vie.
— Je ne pense pas que j’en serais capable.
— Non. En même temps pour dix mille euros, en effet, je
n’accepterais pas non plus ! Ah, plus intéressant à présent,
est-ce que vous accepteriez de vous prostituer, disons-le
comme ceci, c’est vrai que c’est plus simple, pour sauver la
vie de l’enfant de la première question ?
— Monsieur, est-ce que vous cherchez une entraîneuse ? une
escort-girl pour certains de vos clients ?
— Non, pas du tout. Mais quel serait votre prix dans ce cas ?
Vous n’êtes pas obligée de me répondre, cela ne fait pas partie
du questionnaire.
— Non, dans ce cas.
— Non, vous ne sauvez pas l’enfant ?
— Non, je veux dire que je préfère ne pas vous répondre
pour le prix. Je veux dire, je n’ai jamais pensé à cela. Et pour
l’enfant, je crois que ce sera non également.
— Votre intégrité vaut plus que cinquante mille euros, j’en
déduis ? Et plus que la vie d’un enfant. Question suivante :
seriez-vous prête à tuer un inconnu, disons celui à dix
mille euros toujours, pour sauver la vie d’un enfant, celui à
cinquante mille, donc.
— Comment ?
— Vous avez fait des arts martiaux, disons avec un katana
par exemple. Comme dans Les Sept Samouraïs ! Mais vous
faites comme vous voulez.
— Ce n’était pas ce que je voulais dire. Je veux dire,
la question est vraiment. . . je ne pourrais jamais tuer
quelqu’un.
— Pour sauver un enfant Sara ? Non ?
— Si. J’imagine que si.
— Ah ! je note donc oui, j’ajoute que vous le feriez avec un
katana ? Ce n’est pas obligé, mais je crois que cela peut affiner
le test.
— Je crois que le moyen ne changerait pas vraiment le
problème, dans ce cas de figure.
— C’est comme vous voulez. Accepteriez-vous de tuer un
homme, un inconnu toujours, pour la somme de cinquante
mille euros ?
— Non !
— Pourtant vous refuseriez de payer cette somme pour le
sauver, Sara, est-ce bien cohérent ?
— Ce n’est pas la même chose.
— Vous refuseriez de vous prostituer pour le sauver.
— Je ne vois pas le rapport.
— Et vous pourriez le tuer pour sauver un enfant. Pour avoir
cinquante mille euros, pour sauver un enfant, Sara, c’est la
même chose.
— Je ne sais pas. Si c’est pour m’acheter une belle voiture, par
exemple, ou des vêtements de luxe, ou une montre, ce n’est
pas la même chose que si c’est pour sauver un enfant.
— Je vous propose une autre formule dans ce cas.
Accepteriez-vous de tuer un homme pour la somme de
cinquante mille euros, étant donné que vous avez prévu
d’utiliser cet argent pour de bonnes causes, comme sauver
la vie d’un enfant ?
— Peut-être, dans ce cas.
— Financer les études de votre petite sœur. Vous avez une
sœur ?
— Oui.
— Oui, vous avez une sœur ?
— Oui, et disons que j’accepterais peut-être dans ce cas.
— Peut-être Sara, vous avez du mal à prendre des décisions,
c’est la vie d’un homme qui est en jeu maintenant.
Le visage de Sara avait changé depuis le début du
test, il s’était finalement refermé. Les questions se suivaient,
et les réponses de Sara étaient plus immédiates à présent.
Elle s’était rangée à la logique du questionnaire qui lui était
soumis, elle avait accepté le jeu. Comme un jeu un peu
étrange. Mais elle avait le sentiment qu’elle perdait.
Ils étaient deux, assis dans la salle attenante que venait
de rejoindre Joseph Herman. Ils avaient l’air maussade. Le
visage de Sara, était projeté sur un pan de mur complet.
Joseph Herman adressa un bref geste de la tête à l’un des
deux hommes, qui se tenait sur une chaise pivotante face
à trois écrans larges, légèrement incurvés. Celui-ci s’affaira
sur un clavier tactile une dizaine de minutes, en silence.
Puis il leva la tête et attendit. Des lignes défilaient sur les
écrans. Personne ne parlait. Le second homme avait allumé
sa seconde cigarette.
— Alors qu’est-ce que ça donne ? demanda Joseph Herman,
avec une nervosité palpable.
— C’est pas bon Jo, c’est pas bon.
— Pas bon, comment ?
— Elle manifeste un ancrage de préceptes moraux trop fort,
son taux de résistance à la manipulation est assez élevé aussi.
Intérêt matériel moyen moins. Des blocages en pagaille, tu
veux la liste ?
— Non, vas-y balance, il conclut quoi ton machin ?
— Vingt-trois pour cent.
— Merde, sûr ? Elle me plaît bien à moi. Et pis tu sais qu’on
en a besoin. On peut pas essayer quand même ?
— On ne va pas réussir à la débloquer de façon fiable, même
sous hypnose. C’est pas raisonnable Jo, elle va nous claquer
dans les doigts.
— Tu fais chier avec ton ordinateur de brin. Ses expressions
picardes revenaient quand il était énervé. Bon. On l’invite à
dîner alors. Ce soir ?
— Même pas, à mon avis, elle ne viendra pas. On règle ça
maintenant, j’ai appelé Victor.
— Putain, je me demande comment faisaient mon père, et
mon grand-père avant lui. Ils avaient pas d’ordinateurs, pas
de psy, pas d’hypnose. C’était à l’arrache, mais ça marchait.
— C’était pas les mêmes méthodes de recrutement Jo, ils
raclaient les bas-fonds, ils ramassaient tout ce que le coin
comptait de psychopathes et de tordus. Il y avait plus de
tueurs et de violeurs en salle que dans un régiment de la
légion. Sans compter les mecs qui sortaient vraiment de la
légion. Et puis ils compilaient les questionnaires à la main,
c’était sacrément moins fiable. Ton arrière grand-père avant
eux, le Maurice, ils les avaient même pas encore pondus ses
questionnaires, c’était au jugé. Il avait un bon pif, mais il y
avait de la perte.
— On a aussi de la perte ! Deux en deux mois, et je te passe le
départ à l’amiable de Frédo. Je sais pas comment je vais tenir,
je peux pas être au four et au moulin.
— Va peut-être falloir fermer un peu Jo, une quinzaine,
un mois, prendre des vacances, le temps de trouver une
solution. Calmement. On en profite pour arranger une visite
de l’hygiène, tu seras tranquille pour deux ou trois ans
avec ça.
— Ouais, Jo, et on a qu’à aller faire un bout de brousse. À
l’étranger tu sais. Un petit périple, genre une semaine au
Liban, ou même au Vietnam, je crois qu’ils parlent pas mal
français dans certains coins. Ou un saut en Afrique, Mali,
Centrafrique, ils sont francophones. On trouvera sûrement
notre bonheur. Recrutement à l’ancienne. Souviens-toi de
Cheik, une perle ce gars.
— Merde j’ai jamais fermé, ça n’a jamais fermé.
— C’est pas vrai Jo, tu le sais bien, c’est pour la légende ça,
pour frimer à Noël, mais ça a déjà fermé. Ton père a fermé.
Ton grand-père a fermé. Allez, profites-en pour aller voir ton
fils. Tu disais que tu voulais aller aux
States
. La Californie,
un peu de soleil, des palmiers, des nibards à deux doigts de
tes dix doigts, ça te fera du bien. Et puis, c’est une tronche
ton fils, tu m’as dit qu’il avait eu une sorte de médaille et
qu’il bossait sur le questionnaire justement. Il pourra peut-
être t’aider.
Le regard de Sara vagabondait dans la salle, tandis
qu’elle attendait le retour de Joseph Herman. C’était une
salle impersonnelle, sans décoration, sans meuble autre que
le bureau et les deux chaises faites du même matériau,
noir. La pièce était décidément froide, elle ressemblait
à une salle d’interrogatoire de commissariat de séries
américaines. Elle remarqua que le sol était tapissé d’un film
plastique, une sorte de bâche soigneusement disposée, qui
remontait de quelques centimètres le long des murs, tout
aussi soigneusement collée sur le haut des plinthes. Elle
chercha avec un demi-sourire une fenêtre sans tain. Mais
les murs imperturbablement lisses et blancs ne trahissaient
aucune imperfection. C’était une idée à la fois inquiétante
et amusante, mais ridicule. La caméra trônait, à quelques
dizaines de centimètres d’elle.
Sara n’osait pas bouger, elle n’osait pas non plus rester
immobile. Elle ne savait comment attendre. Elle avait été
sensiblement dérangée par l’entretien qu’elle venait d’avoir,
elle espérait maintenant avoir une réponse négative. Elle ne
voulait pas savoir ce qu’était le test pratique. Elle avait hâte
de quitter la pièce, de prendre congé de Joseph Herman, elle
trouvait l’une et l’autre malsains. Elle leur dirait à l’agence
que, tout de même, ce genre de questions, on avait beau être
serveuse, c’était humiliant. Peut-être même était-ce illégal.
Elle avait signé l’accord de confidentialité, d’un autre côté.
Elle rentrerait peut-être juste chez elle, ou elle irait voir sa
petite sœur.
— Madame Elfaoui, dit doucement Joseph Herman, je suis
désolé, mais nous n’allons pas pouvoir vous embaucher
finalement, votre profil ne correspond pas. Vraiment, je suis
désolé.
Absorbée par ses pensées, elle n’avait pas entendu la
porte s’ouvrir, elle n’avait pas remarqué que Joseph Herman
était entré dans la salle avant qu’il ne lui adressât la parole.
Elle ne vit pas non plus l’homme qui l’accompagnait, un
homme habillé de vêtements de service, pantalon et veste
noirs, chemise blanche, nœud papillon, avec dans la main
gauche un fendoir picard.


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le 16 janvier 2019
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